Des livres et des films
Livre : Le livre noir d’Orhan Pamuk (1994)

Résumé :

Pendant une semaine, jour et nuit dans Istanbul, un jeune avocat, Galip, part à la recherche de sa femme Ruya, qu’il aime depuis l’enfance, et qui lui a laissé une lettre mystérieuse : est-ce un jeu ou un adieu? Dans le fol espoir de la retrouver, il fouille ses souvenirs et le passé militant de Ruya. Il lit et relit les écrits de Djélâl, le demi-frère de sa femme, un homme secret qu’il admire. Mais lui aussi semble avoir disparu. À la recherche des deux êtres qu’il aime, Galip est en même temps en quête de sa propre identité et, bientôt, de celle d’Istanbul, présentée ici sous un aspect singulier : toujours enneigée, boueuse et ambiguë, insaisissable.

Extraits :

« Le seul moyen d’être soi-même étant d’être un autre ou de se perdre dans les histoires racontées par un autre. »

***

« Mon père nous a toujours répété que nous devions, avant tout, étudier les gestes qui nous font ce que nous sommes, m’expliqua avec fierté le fils de maître Bédii, raconte Djélâl. Après de longues heures d’un pénible labeur, son père et lui surgissaient des ténèbres du quartier de la Tour de Galata, ils allaient s’installer à une table du café des souteneurs, d’où l’on voyait le mieux la place de Taksim, ils commandaient du thé et se mettaient à observer les gestes de la foule. Dans ces années-là, son père affirmait qu’on pouvait transformer la façon de vivre d’un peuple, son histoire, sa culture, sa technologie, son art et sa littérature, mais il refusait d’admettre que l’on pût changer ses gestes. »

***

« L’illusionniste de nos jours a beau prévenir le spectateur que ce qu’il fait n’est qu’un truc, le spectateur qui suit ses gestes avec passion est heureux parce qu’il peut croire, ne serait-ce qu’un instant, assister à un sortilège et non à une supercherie. Nombreux sont les jeunes gens qui tombent amoureux sous l’effet d’une parole, ou d’une histoire entendue, d’un livre lu en commun, et s’empressent sous le coup de l’émotion d’épouser l’objet de leur flamme, et qui vivent pourtant heureux tout le restant de leurs jours, sans jamais comprendre que leur amour était basé sur une illusion. Savoir qu’au fond, l’écriture - toutes les écritures - traite uniquement d’un rêve et pas du tout de la vie ne change rien à rien. »

Commentaire :

Écrivain talentueux, récipiendaire du Prix Nobel de littérature en 2006, Orhan Pamuk est encore méconnu du grand public. Œuvre moderne qui nous rappelle à la fois le côté intimiste d’À la recherche du temps perdu et l’enchâssement de différents récits à la manière des contes des Mille et Une Nuits, il n’est pas aisé de décrire adéquatement ce récit de Pamuk où des souvenirs personnels - réalité entremêlée aux rêves - de l’auteur turc se diffuse à l’intérieur de la trame narrative du roman.

En quelques mots, le récit de la quête de Galip pour retrouver Ruya se juxtapose à celui de la genèse d’un écrivain, Galip se substituant à Djélâl en rédigeant ses chroniques quotidiennes à sa place. Tout le roman se promènera sur la frontière entre la fiction et la réalité : entre la réalité de Pamuk, l’écrivain, et son imagination et entre la « réalité » de Galip, le personnage, et ses fantasmes.

À l’instar de l’œuvre de Proust, Le livre noir ne se lit pas à temps perdu puisqu’il faut constamment réfléchir aux multiples niveaux de lecture :

  • L’interprétation réaliste : Galip et Djélâl seraient-ils deux personnages distincts?
  • L’interprétation surréaliste : Djélâl et Ruya seraient-ils le produit de l’imagination de Galip?
  • L’interprétation hypostase : Galip ne serait-il pas le substitut de Pamuk, faisant du roman Le livre noir une œuvre d’autofiction?

Peu d’œuvres m’ont autant fasciné et captivé que ce récit de Pamuk, l’épilogue nous donne envie de relire ce roman ou bien de découvrir d’autres histoires de ce romancier turc : « je me plonge […] dans mon nouveau travail, qui consiste à récrire de vieilles histoires, très anciennes, et […] j’arrive à la fin de mon livre si noir. »

Film : Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry (2004)

Résumé :

Joël Barrish (Jim Carrey) et Clémentine Kruczynski (Kate Winslet) ne voient plus que les mauvais côtés de leur tumultueuse histoire d’amour, au point que celle-ci fait effacer de sa mémoire toute trace de cette relation. Effondré, Joël contacte l’inventeur du procédé Lacuna, le Docteur Mierzwiak, pour qu’il extirpe également de sa mémoire tout ce qui le rattachait à Clémentine. Mais, en remontant le fil du temps, Joël redécouvre ce qu’il aimait depuis toujours en Clémentine : l’inaltérable magie d’un amour dont rien au monde ne devrait le priver.

Extraits :

[In the house on the beach]

Joël : I really should go! I’ve gotta catch my ride.

Clémentine : So go.

Joël : I did. I thought maybe you were a nut… but you were exciting.

Clémentine : I wish you had stayed.

Joël : I wish I had stayed to. NOW I wish I had stayed. I wish I had done a lot of things. I wish I had… I wish I had stayed. I do.

Clémentine : Well I came back downstairs and you were gone!

Joël : I walked out, I walked out the door!

Clémentine : Why?

Joël : I don’t know. I felt like I was a scared little kid, I was like… it was above my head, I don’t know.

Clémentine : You were scared?

Joël : Yeah. I thought you knew that about me. I ran back to the bonfire, trying to outrun my humiliation.

Clémentine : Was it something I said?

Joël : Yeah, you said « so go. » With such disdain, you know?

Clémentine : Oh, I’m sorry.

Joël : It’s okay.

[Walking Out]

Clémentine : Joel? What if you stayed this time?

Joël : I walked out the door. There’s no memory left.

Clémentine : Come back and make up a good-bye at least. Let’s pretend we had one.

[Joel comes back]

Clémentine : Bye Joel.

Joël : I love you…

C : Meet me… in Montauk…

***

Joël : I can’t see anything that I don’t like about you.

Clémentine : But you will! But you will. You know, you will think of things. And I’ll get bored with you and feel trapped because that’s what happens with me.

Joël : Okay.

Clémentine : [pauses] Okay.

Commentaire :

Lorsqu’il est en train de subir le procédé d’effacement de sa mémoire, Joël réalise que ce sont les idiosyncrasies de Clémentine qui lui plaisaient, sa spontanéité, son impulsivité, sa loquacité, en somme, les caractéristiques de sa personnalité qui contrastent avec la sienne. Et c’est cette opposition entre leurs deux personnalités qui amènent d’abord des frictions au sein du couple, puis la rupture.

Les quatre petits mots prononcés par Clémentine (Meet me in Montauk), que l’on entend difficilement, comme si elle lui insufflait à travers son esprit, indiquent à Joël de retourner à Montauk, le lieu de leur premier rendez-vous.

À son réveil, Joël n’aura plus aucun souvenir de Clémentine. Ainsi, leur histoire d’amour devait disparaître à jamais de leur mémoire commune. Mais tel ne fut pas le cas, car en retournant à Montauk les amoureux recommencent leur histoire d’amour malgré le fait qu’ils sont conscients qu’un jour elle se terminera.

Entre temps, que doivent-ils faire? Simplement d’en profiter au maximum!

La dernière scène du film m’apparaît comme étant une conclusion empreinte de lucidité où aucune accolade et aucun baiser langoureux ne sont échangés. Les deux protagonistes prennent conscience de la réalité de leur situation, acceptent de recommencer leur cycle amoureux, d’oublier qu’ils avaient échoué à la première tentative, puisqu’ils sont d’avis que les bons moments qu’ils vivront supplanteront les moments de souffrance qu’ils subiront inévitablement.

Ce film met en lumière une belle philosophie de vie qui peut avoir une résonance auprès de chacun d’entre nous!

Livre : La nausée de Jean-Paul Sartre (1938)

Résumé :

À Bouville, petite ville de France, Antoine Roquentin, la trentaine, intellectuel solitaire, vit retiré après avoir vécu une vie de voyages dont, très vite, il s’est lassé. Il travaille à la rédaction d’un mémoire sur la vie d’un aristocrate du XVIIIe siècle, Monsieur de Rollebon. La Nausée est le journal qu’il a entamé lorsqu’il s’est aperçu, en ramassant un galet au bord de la plage, que les objets ou la perception qu’il en avait avaient changé. La nausée de Roquentin, c’est l’expérience de l’absolu, de l’absurde irréductibilité du monde car exister, c’est être là, gratuitement, et lorsqu’on s’en rend compte, on ne peut échapper à la nausée.

Extraits :

« Donc j’étais tout à l’heure au Jardin public. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j’ai eu cette illumination. Ça m’a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire “exister”. »

***

« L’essentiel est la contingence. Je veux dire que par définition, l’existence n’est pas la nécessité. Exister c’est être là, simplement; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement, ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi. »

Commentaire :

Jean-Paul Sartre est probablement l’écrivain (et le philosophe) qui a le plus influencé ma pensée et ma façon de voir la vie. J’ai dévoré ce roman en quelques jours. À vingt ans, ce livre est devenu ma bible, mon ouvrage de référence, mon zeitgeist! La découverte de l’existentialisme m’a procuré une grande bouffée d’air frais : je pouvais enfin nommer ce que je ressentais. J’ai appris qu’il était possible de vivre avec la Nausée.

Sur quoi devons-nous nous baser pour agir? Selon l’existentialisme, nos actes ne nous sont dictés par aucune force supérieure : nous sommes les seuls responsables de nos choix. Pour reprendre une idée de Sartre, l’existentialiste authentique est « esclave » de sa propre liberté.

C’est à l’individu de bâtir sa propre éthique de vie. Dans la philosophie sartrienne, l’homme est libre d’agir et c’est par ses choix que l’homme se définit, lui permettant ainsi d’exercer sa liberté.

Si rien n’est prédéterminé, s’il n’y a aucune nécessité et que tout est à construire, tout n’est pas pour autant permis. Certes, nous prenons nos choix en toute liberté, mais nous avons une « responsabilité » puisque nous l’exerçons face à autrui.

Comment pouvons-nous arriver à surmonter la nausée? En étant un éternel projet :

« En fin de compte, chacun est toujours responsable de ce qu’on a fait de lui-même s’il ne peut rien faire de plus que d’assumer cette responsabilité. Je crois qu’un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de lui, c’est la définition que je donnerai aujourd’hui de la liberté : ce petit mouvement qui fait d’un être social totalement conditionné une personne qui ne restitue pas la totalité de ce qu’elle a reçu, de son conditionnement. L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »

En terminant, voici ce que Bernard-Henri Lévy, philosophe français, a écrit au sujet de Jean-Paul Sartre :

Peut-être Sartre est-il une sorte de monstre. Peut-être y avait-il quelques monstruosités à être Sartre – ce penseur bizarre, singulier, exorbitant à la règle commune, un peu dément, dont nombre d’énoncés, mis dans une autre bouche, produiraient des effets désastreux. Peut-être était-ce plus compliqué, douloureux, périlleux, que d’être Aron le sage, cogitant paisiblement dans son bureau du Figaro, ou le professeur Merleau-Ponty remontant la rue des Écoles à heure fixe, ou même le bon Camus terminant vite sa journée d’écriture pour aller disputer sa partie de foot sur le stade de Lourmarin.

Mais, il n’y en a pas tant que cela, des monstres, dans l’histoire de la philosophie. Et celui-là, ce monstre-là, à tout de même la particularité d’être le plus radical des penseurs de la liberté – il a ce mérite, au moins, d’avoir produit la pensée contemporaine qui aura poussé le plus loin, jusqu’au vertige, presque à l’absurde, l’hypothèse de la liberté.

Les autres antihumanistes, ceux qui viendront après lui, et prétendront, justement, le périmer, buteront sur cette hypothèse comme sur leur impensé nécessaire. Lui, c’est parce qu’il n’est pas humaniste, c’est parce qu’il a récusé l’idée même d’essence de l’homme, qu’il fait une philosophie qui est une philosophie de la liberté. Et c’est cela qui, au fond, me semble, chez lui, le plus précieux.

Film : Wandâfuru raifu (After Life) d’Hirokazu Koreeda (1998)

Résumé :

C’est dans un lieu énigmatique, perdu entre ciel et terre, que se situe le long-métrage japonais Wandâfuru raifu (After Life). Les personnes décédées ont une semaine pour réaliser un film sur le souvenir le plus fort de leur existence. Ils devront bien choisir leur instant parfait, puisque ce sera le seul qu’ils auront en mémoire, tout le reste sera oublié.

Extrait :

« À cette époque-là, j’ai cherché comme un fou un souvenir de bonheur. Cinquante ans plus tard, j’apprends que j’ai fait partie du bonheur de quelqu’un… C’est une grande joie. »

Commentaire :

Quoique fantaisiste, ce film est magnifique puisqu’il nous propose une vision de la mort sans qu’il soit fait mention d’une quelconque religion. Ce long-métrage fait l’éloge de la mémoire, pas seulement celle de nos souvenirs, mais aussi ceux, nous concernant, et qui se retrouvent éparpillés dans la mémoire de nos proches. Pendant plus de 50 ans, un des personnages du film s’efforça à trouver un souvenir heureux. En vain. Jusqu’au jour où il comprend que son plus beau souvenir, c’est d’avoir fait partie du bonheur d’un être qu’il a aimé.

Je vous invite à lire, ou à relire, le texte que j’ai écrit il y a quelques mois sur « les paradis perdus », ce film étant ma source d’inspiration.

Livre : Le château de Franz Kafka (1926)

Résumé :

Dans Le procès, Joseph K., fondé de pouvoir, rêvait de se justifier, prouver son innocence, en luttant contre un Tribunal omniprésent, et pourtant insaisissable. Tandis que dans Le château, le géomètre K. désire être reconnu et accepté. Il entame alors un long et harassant combat avec ce mystérieux Château et les gens du village. Parviendra-t-il même à prendre la mesure de son impuissance et de son ignorance?

Extraits :

« Tout cela n’était pas si douloureux, cela faisait partie de la série ininterrompue des petites misères de l’existence, ce n’était rien en comparaison de ce à quoi [il] aspirait, et il n’était pas venu ici pour y mener une vie de tranquillité et d’honneurs. »

***

« Toujours ensemble, ta main toujours assez proche pour être prise; comme j’ai besoin de ta présence, comme je suis abandonnée sans elle, depuis que je te connais! Ta présence est, crois-moi, le seul rêve que je rêve, il n’en est pas d’autre! »

Commentaire :

Inachevé et publié à titre posthume à l’initiative de Max Brod qui, d’ailleurs, est allé à l’encontre de la volonté de Franz Kafka en ne détruisant pas ses écrits, Le château est une œuvre unique en son genre.

Moins connu que Le procès et La métamorphose, le propos de ce roman n’en demeure pas moins exceptionnel et encore d’actualité : le château représentant, pour certains, l’aliénation d’un individu auprès de la bureaucratie et symbolisant, pour d’autres, l’inaccessibilité du paradis, K. serait alors condamné à vivre éternellement dans le village, évoquant ainsi une sorte de purgatoire. Quelle sera votre propre interprétation de ce mystérieux château?

Film : Dogville de Lars von Trier (2003)

Résumé :

Une jeune femme en fuite est accueillie avec méfiance par les habitants d’une petite localité. Elle leur offre ses services en échange d’une relative sécurité. Au fil des jours, les villageois en viennent à l’exploiter.

Extraits :

Grace : The people who live here are doing their best under very hard circumstances.
The Big Man : If you say so, Grace. But is their best really good enough? Do they love you?

***

Grace : What? What is it?
Tom : A man can’t really be blamed for being scared, now can he?
Grace : No.
Tom : No. I was scared, Grace. I used you and I am sorry. I’m stupid, I am, maybe even arrogant sometimes.
Grace : You are, Tom.
Tom : Although using people is not very charming, I think you have to agree that this specific illustration has surpassed all expectations. It says so much about being human! It’s been painful, but I think you’ll also have to agree it’s been edifying, wouldn’t you say?
Grace : Not now, Tom. Not now.
[Grace walks away and reenters The Big Man’s car]
Grace : If there is any town this world would be better without this is it.

Commentaire :

Dogville, c’est la rencontre entre le cinéma, le théâtre et la littérature. Lars von Trier a choisi le cinéma pour présenter son œuvre artistique, mais la mise en scène s’apparente à une pièce de théâtre (décor unique, rues et édifices délimités au sol par des traits nous permettant de voir à la fois l’intérieur et l’extérieur) et la division en chapitres ainsi que la voix hors champ (sorte de narrateur omniscient, technique utilisée par Stanley Kubrick dans Barry Lyndon) nous rappelle quelque peu les procédés du récit littéraire.

Dogville, c’est un film magistral et troublant sur la nature humaine. À travers les péripéties de Grace, personnage principal, Lars von Trier nous présente une vision ironique des valeurs chrétiennes traditionnelles que sont par exemple le bien et le mal, le pardon et la vengeance. Si les niveaux d’interprétation de cette œuvre cinématographique sont multiples, il n’en demeure pas moins, à mon avis, que c’est un film sombre, très sombre, sur la nature humaine. Deux des nombreuses questions dont le réalisateur nous laisse le soin d’y répondre par nous-mêmes : la vengeance serait-elle parfois salutaire? et l’exploitation de l’homme par l’homme serait-elle inévitable?

Livre : L’Immortalité de Milan Kundera (1990)

Résumé :

Les personnages mis en scène dans L’Immortalité sont Agnès et Laura, deux sœurs, et Paul, le mari d’Agnès qui épousera Laura après la mort de sa sœur. Avant l’accident de voiture qui provoquera la mort d’Agnès, celle-ci va petit à petit se détacher du monde, comme si elle voulait céder la place à quelqu’un d’autre.

Ce roman est une critique de la civilisation européenne occidentale, Kundera proteste contre la tendance du monde contemporain de rendre toute chose superficielle, légère et facilement digérable.

Extraits :

« Nous n’apprenons jamais pourquoi et en quoi nous agaçons les autres, en quoi nous leur sommes sympathiques, en quoi nous leur paraissons ridicules; notre propre image est pour nous le plus grand mystère. »

***

« La honte n’a pas pour fondement une faute que nous aurions commise, mais l’humiliation que nous éprouvons à être ce que nous sommes sans l’avoir choisi, et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout. »

***

« Tout un chacun trouve agaçant qu’on raconte sa vie selon une autre interprétation que la sienne propre. »

***

« Votre vie sera toujours construite avec les mêmes matériaux, les mêmes briques, les mêmes problèmes et ce que vous pourriez prendre d’abord pour une « vie nouvelle » apparaîtra bientôt comme une simple variation du déjà vécu. »

Commentaire :

Milan Kundera est l’un de mes auteurs favoris. J’ai lu chacun de ses romans et aucune de mes lectures ne m’a déçu. Moins connue que l’Insoutenable légèreté de l’être, L’Immortalité n’en demeure pas moins un récit remarquable. « Dans cette prochaine vie, voulez-vous rester ensemble ou ne plus vous rencontrer? » Kundera a un talent unique pour transformer la banalité quotidienne en questionnement philosophique.

Dans ce roman, l’idée-maîtresse développée par Milan Kundera s’articule autour de la distinction entre l’image que nous avons de nous-mêmes (notre moi) et l’image que les autres ont de nous-mêmes; cette image, autrui la construit en fonction des bribes d’information que nous leur transmettons de notre moi. Si notre moi est mortel, l’image peut, elle, aspirer à l’immortalité. Ce thème est récurrent chez Kundera, ses personnages recherchent souvent leur identité en fonction du regard d’autrui.

À travers une critique de la société occidentale et de l’« imagologie », soit le contrôle de tout ce qui est visible (la réalité) par les manipulateurs d’image, Kundera nous propose sa vision de l’immortalité : « L’homme peut mettre fin à sa vie, mais il ne peut mettre fin à son immortalité. » Il y a un passage particulièrement savoureux où le poète allemand Goethe et l’écrivain américain Hemingway discutent, dans l’au-delà, de toutes les faussetés qui se disent à leur sujet. « Au lieu de lire mes livres, ils écrivent des livres sur moi », raconte Hemingway à Goethe, soulignant ainsi l’engouement des gens, à notre époque, pour les biographies.

L’immortalité de ces deux écrivains, l’image d’eux-mêmes qu’ils ont propagée lors de leurs existences, n’est pas conforme à leur « moi », à la perception qu’ils ont d’eux-mêmes. Peu de gens sont en en mesure de considérer leur immortalité (leur image) comme une chose peu sérieuse. Afin d’y arriver, il faut d’abord accepter le fait qu’entre « ce que je suis » par rapport à « moi-même » et « ce que je suis » par rapport aux « autres », aucune cohésion n’est possible.

Film : In the Mood for Love de Kar-Wai Wong (2000)


Résumé :

Hong Kong, 1962. M. Chow, rédacteur en chef d’un journal local et Mme Chan, secrétaire de M. Ho, emménagent avec leurs conjoints, le même jour, dans des appartements voisins. La femme de M. Chow est souvent absente et le mari de Mme Chan est fréquemment parti à l’étranger.

Très vite, ils vont comprendre que leurs conjoints respectifs entretiennent une relation amoureuse adultère en secret. Ensemble, M. Chow et Mme Chan vont tenter de saisir les éléments de la rencontre des deux amants et, surtout, la façon dont est né cet adultère. Mais l’amitié débouche rapidement sur d’autres sentiments…

Extraits :

- M. Chow : In the old days, if someone had a secret they didn’t want to share… you know what they did?
- Have no idea.
- M. Chow : They went up a mountain, found a tree, carved a hole in it, and whispered the secret into the hole. Then they covered it with mud. And leave the secret there forever.

***

« He remembers those vanished years. As though looking throusth a dusty window pane, the past is something he could see, but not touch. And everything he sees is blurred and indistinct. »

Commentaire :

À l’instar des films Before Sunrise et Before Sunset réalisés par Richard Linklater et analysés précédemment sur ce site, In the Mood for Love n’est pas un film d’amour traditionnel. Les sentiments des deux protagonistes sont présentés en toute subtilité, avec lenteur, sans jamais verser dans le cliché mélo-dramatique.

Le mot-clé de ce film, c’est le renoncement. Kar-wai Wong, scénariste et réalisateur, choisit de ne pas attribuer une connotation positive ou négative à la décision des amoureux, se contentant plutôt de démontrer la contradiction de leur choix : M. Chow et Mme Chan refusent de commettre l’adultère alors que leurs conjoints respectifs transgressent cet idéal.

Contrairement à la scène finale de Gone with the WindScarlett O’Hara déclare qu’elle trouvera un moyen de renouer avec son amoureux puisqu’après tout « demain est un autre jour », cet élan d’espoir transforme ainsi sa propre tragédie en volonté d’agir sur son destin en affirmant que tout n’a pas été épuisé et qu’une vérité accablante disparaît lorsqu’elle est reconnue, Kar-Wai Wong, quant à lui, nous présente le renoncement comme étant une tragédie.

À la fin du long-métrage, M. Chow ira enfouir son secret dans la faille d’un mur des temples d’Angkor, comme s’il pouvait enfouir à jamais la trace de son amour. Toutefois, M. Chow choisit un lieu bien fragile, comme l’est notre mémoire, sujette aux secousses sismiques déclenchées, à tout moment, par l’effet inévitable du temps qui passe.

Livre : Le Loup des steppes d’Hermann Hesse (1927)

Résumé :

Le Loup des steppes raconte l’histoire d’Harry Haller, un homme désabusé qui n’arrive pas à s’intégrer dans une société qui ne lui ressemble pas. L’homme se définit ainsi comme un loup des steppes, animal solitaire, égaré dans un monde qui lui semble incompréhensible. Sa rencontre avec plusieurs personnages lui permettra de faire face à sa désillusion, notamment grâce à un « voyage initiatique » qui lui permettra de découvrir les différentes facettes de sa personnalité.

Extraits :

« En vérité, tous les hommes devraient être des miroirs les uns pour les autres, se répondre et se correspondre ainsi. »

***

« L’homme est un bulbe formé de centaines de pellicules, une texture tissée de milliers de fils. »

***

« Car l’homme n’est point une création solide et durable, mais plutôt un essai et une transition; il n’est pas autre chose que la passerelle étroite et dangereuse entre la nature et l’esprit. »

Commentaire :

Hermann Hesse n’est pas l’écrivain allemand le plus connu de son époque. Il me semble que plus de gens connaissent de renom l’écrivain Thomas Mann. Saviez-vous que Hesse a reçu le Prix Nobel de littérature en 1946? Autre fait intéressant, Thomas Mann a mentionné que cette œuvre de Hesse lui a « réappris à lire ».

Sans contredit, Le Loup des steppes est un classique de la littérature, une oeuvre majeure du XXe siècle. L’auteur nous présente deux facettes de l’être humain, celle du « loup-solitaire », un ermite, un être solitaire rejetant toutes les formes de société, et celle du « loup-sensuel », recherchant le bien-être et privilégiant les plaisirs du corps à ceux de l’esprit.

Cette œuvre romanesque peut être considérée comme un traité philosophique, une réflexion sur l’identité de l’Homme. La fin du roman est magnifique : le héros pénètre dans un « théâtre magique » où son moi est divisé en multiples parties, représentant ainsi l’idée voulant que l’être humain n’est pas un être fini, à l’instar d’une sculpture, mais une création qui évolue tout au long de son existence.

Films : La trilogie Trois Couleurs Bleu/Blanc/Rouge de Krzysztof Kieślowski (1993-1994)

Résumé :

Trois Couleurs : Bleu (1993)

Le premier film de la trilogie a pour thème la liberté : « Bleu, c’est la liberté, l’histoire du prix que nous payons pour elle. À quel point sommes-nous vraiment libres? » - Krzysztof Kieślowski

Julie a perdu son mari et son enfant dans un accident de voiture. Est-ce que cette perte de repère peut conduire à un nouveau départ et, par conséquent, à une forme de liberté? Ou n’est-ce qu’une illusion aux mêmes causes et aux mêmes effets?

Trois Couleurs : Blanc (1994)

Le deuxième film de la trilogie a pour thème l’égalité : « C’est une histoire sur la négation de l’égalité. Le concept d’égalité suggère que nous sommes tous égaux. Or je pense que ce n’est pas vrai. Personne ne veut vraiment être l’égal de son prochain. Chacun veut être plus égal. » - Krzysztof Kieślowski

Dans ce deuxième volet, Krzysztof Kieślowski s’intéresse au bouleversement économique qu’a connu la Pologne depuis la chute du Mur de Berlin; il aborde ce thème à travers une histoire d’amour qui évoque les liens entre l’Est et l’Ouest. Dominique obtient, à Paris, le divorce d’avec son mari polonais immigré, Karol, pour mariage non consommé. Dans des conditions rocambolesques, celui-ci regagne la Pologne où, profitant d’un capitalisme débridé, il fait rapidement fortune.

Trois Couleurs : Rouge (1994)

Le troisième film de la trilogie a pour thème la fraternité : « L’éternelle question consiste à savoir si en donnant aux autres un peu de soi-même, nous ne le faisons pas pour avoir une meilleure idée de nous-mêmes. » - Krzysztof Kieślowski

Une jeune mannequin ramène chez elle une chienne égarée. Elle y découvre son maître, non moins étrange que la situation. Il paraît d’allure fort bougonne. Puis, à force de visites, celui qui s’avère être un ancien magistrat lui fait part de ses écoutes téléphoniques illégales des conversations de ses voisins. Ils finissent curieusement par se lier d’amitié, voire davantage…

Extraits :

« Je ne ferai plus que ce dont j’aurai envie, c’est-à-dire rien. Je ne veux pas de souvenirs, pas de possessions, pas d’amis, d’amour ou d’attaches… Tout ça, ce sont des pièges. »

***

- Qu’est-ce que je peux faire? Qu’est-ce que je peux faire pour aider?
- Vous pouvez… être.
- Je peux… quoi? Qu’est-ce que cela veut dire?
- Être. C’est tout.

Commentaire :

Même s’il n’a pas été un réalisateur aussi prolifique qu’un Ingmar Bergman par exemple, Krzysztof Kieślowski, décédé à l’âge de 54 ans, est néanmoins considéré comme l’un des plus grands réalisateurs contemporains. Nous pouvons qualifier les œuvres de Kieślowski de philosophiques, d’introspectives ou de métaphysiques, présentant une vision du monde empreinte de mystère et de symbolisme. Après l’inoubliable Décalogue (1988), une suite de dix films inspirés du Décalogue de la Bible, Krzysztof Kieślowski réalise la trilogie Trois Couleurs, chaque film représentant une des trois valeurs républicaines.

« On peut être athée et croire au hasard! », lance Marin Karmitz, producteur des Trois Couleurs et complice de Kieślowski, et je rajouterais qu’on peut être athée et croire que « l’amour ne périra jamais ». Ces paroles se retrouvent dans le Concerto pour l’unification de l’Europe que l’on entend à la fin de Trois Couleurs : Bleu. Fait intéressant, Kieślowski s’est inspiré du chapitre 13 de la Première épître aux Corinthiens pour rédiger ce passage.

En choisissant cet extrait biblique, Kieślowski confond le spectateur : le monde est-il lugubre et sans espoir de salut - un premier visionnement de sa trilogie pourrait nous laisser cette impression - ou bien, malgré tous les malheurs qui nous arrivent, y aurait-il une lumière au bout du tunnel? L’amour serait-il la valeur universelle qui transcenderait le temps et les cultures?

Livre : Les Intermittences de la mort de José Saramago (2005)

Résumé :

Dans un pays inconnu, plus personne ne meurt. Les hôpitaux regorgent de malades, les entreprises de pompes funèbres et les compagnies d’assurance font faillite, les familles conduisent les membres les plus encombrants aux frontières et l’Église est menacée de disparition. Sans mort, pas de purgatoire, de Paradis ni d’Enfer. Mais un beau jour la mort revient sauver les hommes.

Extraits :

« Parce que chacun de vous a sa propre mort, vous la transportez avec vous dans un endroit secret depuis que vous êtes né, elle t’appartient et tu lui appartiens. »

***

« À propos, nous ne résisterons pas à l’impulsion de rappeler que la mort, par elle-même, à elle seule, sans aucune aide extérieure, a toujours beaucoup moins tué que l’homme. »

Commentaire :

« Le lendemain personne ne mourut ». C’est avec cet incipit que commence le récit de Saramago. Le ton est donné : dans un pays, la mort a disparu. Pourtant, les personnes vieillissent, la maladie et les accidents sont toujours présents, le temps continu de s’écouler, mais la mort n’intervient plus dans le cycle habituel de la vie.

Ce récit met en scène un violoncelliste âgé de quarante-neuf ans, homme discret et solitaire. Celui-ci doit mourir puisque « la mort », un personnage à part entière, a déterminé que son heure était arrivée. Toutefois, tous les courriers envoyés par la grande faucheuse s’égarent, l’obligeant alors à prendre l’apparence d’une jolie jeune femme afin de charmer le musicien et ainsi lui annoncer en personne l’imminence de sa mort. Mais, contre toute attente, l’homme et la mort tombent amoureux.

José Saramago nous présente une merveilleuse allégorie : la mort ne peut être séparée de la vie qui, elle, ne peut être dissociée de l’amour. Pour que la symbiose s’opère entre ces trois entités, elles doivent s’apprivoiser mutuellement. Certes, l’amour n’est pas en mesure d’empêcher la mort de l’homme, elle lui donne néanmoins un sens, au même titre que la mort confère la valeur unique à la vie.

À travers l’histoire de ce pays imaginaire et de la relation antithétique entre le musicien et la jeune femme, nous somme confrontés à notre propre représentation de la mort : nous devons faire preuve d’une certaine maturité, une sagesse de vie, afin de vivre en toute sérénité avec l’idée que la mort fait partie intégrante de notre vie.

N’en déplaise aux pessimistes et aux fatalistes, vieillir, et du même coup se rapprocher de la mort, ne s’apparente pas à une forme quelconque de décadence. Nous nous devons d’entrevoir ce destin inéluctable à la manière d’un épanouissement nous permettant ainsi d’aspirer à de nouveaux projets de vie.

Films : Before Sunrise (1995) et Before Sunset (2004) de Richard Linklater

 

Résumé :

Before Sunrise :

Céline est une étudiante française qui est allée rendre visite à sa grand-mère à Budapest. Jesse est un jeune américain effectuant un périple à travers l’Europe. Tous deux se rencontrent dans un train, entre Budapest et Vienne. Arrivé à Vienne, Jesse doit descendre. Il parvient à convaincre Céline de passer une nuit avec lui dans la capitale autrichienne. Au cours de cette nuit, ils apprendront à se connaître et le lendemain, ils devront se séparer…

Before Sunset :

Neuf ans ont passé depuis la rencontre de Jesse et Céline à Vienne. Jesse est devenu un écrivain à succès, Céline une militante écologiste. Alors que Jesse répond à une interview et dédicace ses livres dans une librairie de Paris, Céline apparaît. Celle-ci s’est reconnue dans le personnage du dernier livre de Jesse. Ils décident de marcher un peu dans les rues de Paris. On apprend que Céline n’a pas pu se rendre au rendez-vous qu’ils s’étaient fixé six mois après leur rencontre à Vienne. Elle explique à Jesse qu’elle avait dû se rendre à l’enterrement de sa grand-mère. En neuf ans, beaucoup de choses se sont passées…

Extraits :

Jesse : I feel like this is, uh, some dream world we’re in, you know.
Céline : Yeah, it’s so weird. It’s like our time together is just ours. It’s our own creation. It must be like I’m in your dream, and you in mine, or something.
Jesse : And what’s so cool is that this whole evening, all our time together, shouldn’t officially be happening.
Céline : Yeah, I know. Maybe that’s why this feels so otherworldly.

***

Jesse : You want to know why I wrote that stupid book?
Céline : Why?
Jesse : So that you might come to a reading in Paris and I could walk up to you and ask, « Where the fuck were you? »
Céline : [laughing] No - you thought I’d be here today?
Jesse : I’m serious. I think I wrote it, in a way, to try to find you.
Céline : Okay, that’s, I know that’s not true, but that’s sweet of you to say.
Jesse : I think it is true.

***

Céline : You can never replace anyone because everyone is made up of such beautiful specific details.

Commentaire :

La plupart des scénarios de films romantiques (ou ce qu’on désigne de manière caricaturale de films « de filles ») se ressemblent : ils suivent le même modèle, c’est-à-dire un homme et une femme se rencontrent et après quelques aventures, vont tomber amoureux. Le film se conclut généralement sur une note positive, les amoureux terminant leur périple enlacé dans les bras l’un de l’autre.

Les deux longs-métrages de Richard Linklater s’écartent cependant du modèle traditionnel des films romantiques : exception faite d’une brève scène d’amour dans Before Sunrise, les scénarios de Linklater sont orientés sur le dialogue entre deux individus qui se rencontrent pour la première fois.

Ce long-métrage philosophique sur l’amour nous porte à réfléchir sur les premiers instants où nous éprouvons une attirance, érotique ou émotive, envers une autre personne. Peut-on, dès le premier regard, ressentir un sentiment amoureux? Ce qu’on désigne par l’appellation d’un « coup de foudre » aurait-il une explication logique?

Évidemment, ce long-métrage n’est pas la « vraie vie », mais le réalisateur se permet d’imaginer ce que pourrait être, de nos jours, une histoire d’amour. À mon avis, le propos de Linklater n’est pas bien loin de notre réalité. Avec le développement des nouvelles technologies, à l’instar d’Internet et des médias sociaux, les gens sont davantage placés dans des situations propices à des rencontres inattendues et si, parfois, elles sont peu concluantes, il arrive que des individus tombent amoureux dès le premier regard.

Les choses auraient pu se dérouler différemment pour Jesse et Céline, mais celle-ci n’a pas pu se présenter au rendez-vous qu’ils s’étaient donné, un an après leur rencontre à Vienne, car sa grand-mère est décédée.

Nos histoires n’aboutissent pas toujours aux conclusions souhaitées et c’est alors que le regret s’empare de notre personne. Le regret freine notre volonté d’action, de même qu’il nous force à ressasser constamment les mêmes souvenirs douloureux.

Dites-vous que peu importe les obstacles qui se mettent à travers de votre chemin et peu importe les déceptions amoureuses qui ont façonné l’être que vous êtes aujourd’hui, il n’est jamais trop tard pour être heureux. La nuit passée à Vienne fait partie du passé de Jesse et de Céline, de leur souvenir commun et personne ne pourra leur enlever le temps qu’ils ont passé ensemble. Le passé est derrière eux, mais leur avenir est un champ infini de possibilités…

Livre : La tache de Philip Roth (2000)

Résumé :

Coleman Silk, professeur d’université, a traité deux de ses étudiants noirs toujours absents de spooks, ce qui veut dire invisibles, alors que c’est aussi un terme péjoratif appliqué aux Noirs. C’est le début de l’humiliation pour Silk.

Extrait :

« À dire « il est de notoriété publique que », on ne fait qu’invoquer un cliché, que commencer à banaliser l’expérience, et ce qui est insupportable, c’est l’autorité sentencieuse des gens quand ils répètent ce cliché. Ce que nous savons, hors clichés, c’est que personne ne sait rien. On ne peut rien savoir. Même les choses que l’on sait, on ne les sait pas. Les intentions, les mobiles, la logique interne, le sens des actes? C’est stupéfiant, ce que nous ne savons pas. Et plus stupéfiant encore, ce qui passe pour savoir. »

Commentaire :

Il y a deux types de personnes : ceux qui aiment Philip Roth et ceux qui ne l’ont pas encore lu. Si vous faites partie de la seconde catégorie, je vous recommande fortement cette lecture de cet auteur américain qui deviendra, à mon avis, l’un des prochains récipiendaires du Prix Nobel de littérature.

Dès l’épigraphe, Philip Roth annonce la thématique principale de son roman par un extrait de l’Œdipe Roi de Sophocle

Œdipe : « Quel est le rite de purification? Comment faut-il l’accomplir? »

Créon : « En bannissant un homme, ou par l’expiation du sang par le sang. »

Contrairement à Ulysse et à Achille, héros de l’Odyssée et de l’Iliade, épopées de la Grèce antique attribuées à l’aède Homère, Coleman Silk ne se battra pas contre un destin qu’il n’a pas choisi, ce dernier décidera plutôt de changer son destin afin de devenir quelqu’un d’autre, en reniant notamment ses origines.

Bien qu’il ne soit pas raciste - le terme spooks est, à n’en pas douter, utilisé pour désigner deux étudiants « invisibles », qui ne se sont pas pointés à leur cours depuis plusieurs semaines -, Coleman consent néanmoins à renoncer à son poste d’enseignant. S’il décidait d’aller de l’avant en entamant des procédures judiciaires contre son établissement d’enseignement, il devrait alors dévoiler à la face du monde son terrible secret, la tache qui lui colle au corps depuis sa naissance.

Chacun d’entre nous est marqué d’une tache quelconque qui nous empêche d’atteindre notre désir, notre idéal de perfection : « la tache est en chacun, inhérente, à demeure, constitutive, elle qui préexiste à la désobéissance, qui englobe la désobéissance, défie toute explication, toute compréhension. C’est pourquoi laver cette souillure n’est qu’une plaisanterie de barbare et le fantasme de pureté terrifiant. »

Film : Battle Royale de Kinji Fukasaku (2000)

Résumé :

Dans un Japon futuriste, les adultes redoutent les adolescents, enclins à la violence et à la désobéissance. D’où le vote de la loi Battle Royale. Le principe de ce « jeu » est très simple : une classe d’école, tirée au sort, est envoyée chaque année lors du traditionnel voyage scolaire dans un lieu isolé, une île en l’occurrence, sur lequel les élèves doivent s’entretuer, et ce, durant trois jours. Il ne doit rester qu’un seul survivant, faute de quoi les colliers dont sont munis les joueurs exploseront.

Extraits :

- Meeting you guys, I finally solved the riddle of Keiko’s smile.
- The answer?
- Her parting words : Thank you… and then…
- And then?
- And then… I’m glad I found true friends.

***

« Life is a game. So fight for survival and see if you’re worth it. »

Commentaire :

Quentin Tarantino a déclaré que c’est le genre de film qu’il aurait aimé réaliser, le classant en première position de son palmarès des longs-métrages qu’il a le plus appréciés au cours des vingt dernières années. Battle Royale n’est pas un film qui nous laisse indifférents.

Ce long-métrage est en quelque sorte un croisement entre la théorie de Thomas Hobbes, philosophe anglais du XVIIe siècle et celle de Charles Darwin, naturaliste anglais du XIXe siècle : les adolescents retrouvent l’État de Nature d’une « guerre de tous contre tous » où une « sélection naturelle » est opérée, l’individu qui survivra étant celui qui aura réussi à s’adapter à son nouvel environnement.

Ce film s’adresse à un public averti : âmes sensibles s’abstenir! Certaines scènes pourraient en choquer quelques-uns. Cependant, Battle Royale n’est pas dans la même lignée que les films ultra-violents et controversés de Takashi Miike, notamment Ichi the Killer : une scène de tuerie particulièrement extravagante met en scène un personnage qui tranche un homme en deux de la tête aux pieds.

Après le visionnement de Battle Royale, ce ne seront probablement pas les séquences de violence qui vous auront le plus perturbé, mais bien le scénario qui met en scène des adolescents innocents, placés dans une situation où ils devront choisir entre tuer ou être tués. Si dans le film A Clockwork Orange, Alex décide de plein gré de commettre des actes de cruauté, la classe d’étudiants de Battle Royale, elle, est choisie au hasard.

Transgresserions-nous nos valeurs si nous étions placés dans une position où notre survie serait en jeu? À travers les tribulations des différents protagonistes, il apparaît que l’amitié, la loyauté et l’amour sont au nombre des valeurs dites universelles que nous préserverons, à tout prix, et ce, même lorsque nous nous trouverions aux prises avec une situation sans-issue.

Livre : Trilogie new-yorkaise de Paul Auster (1985-1986)

Résumé :

Paul Auster nous plonge dans un univers dans lequel les protagonistes sont contraints de changer d’identité. La trilogie prend une allure de quête métaphysique et la ville, illimitée, insaisissable, devient un gigantesque échiquier où l’écrivain dispose ses pions pour mieux nous parler de dépossession.

Extraits :

« La clé de notre salut : c’est de devenir les maîtres des mots que nous prononçons, de forcer le langage à répondre à nos besoins. »

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« Une vie touche une autre vie, laquelle touche une troisième et très vite les enchaînements se font innombrables, impossibles à calculer. »

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« Chacun n’a qu’un certain nombre de mots en lui. »

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« Un mensonge ne peut jamais être effacé. Même la vérité n’y suffit pas. »

Commentaire :

Qui suis-je? d’où viens-je? Où vais-je? Nous nous retrouvons dans les personnages de Paul Auster, dans leur quête d’identité. Les romans de cet écrivain américain me font penser à ce que dit Malone, personnage de Samuel Beckett : Dire c’est inventer. Le monde extérieur nous sera toujours étranger, puisque les mots utilisés pour nommer les choses lui créent une réalité artificielle, un sens fictif auquel il est peut-être dépourvu.

Plusieurs études ont démontré que les théories du célèbre psychanalyste français Jacques Lacan ont influencé l’œuvre de Paul Auster : « L’image de mon corps passe par celle imaginée dans le regard de l’autre, ce qui fait du regard un concept capital pour tout ce qui touche à ce que j’ai de plus cher en moi et, donc, de plus narcissique », écrit Lacan. Cette phrase de Lacan s’applique parfaitement à la Trilogie new-yorkaise qui est, somme toute, une représentation de l’idée maîtresse de l’auteur voulant que, hors de l’autre, il ne peut y avoir de définition de soi-même.