Résumé :
Pendant une semaine, jour et nuit dans Istanbul, un jeune avocat, Galip, part à la recherche de sa femme Ruya, qu’il aime depuis l’enfance, et qui lui a laissé une lettre mystérieuse : est-ce un jeu ou un adieu? Dans le fol espoir de la retrouver, il fouille ses souvenirs et le passé militant de Ruya. Il lit et relit les écrits de Djélâl, le demi-frère de sa femme, un homme secret qu’il admire. Mais lui aussi semble avoir disparu. À la recherche des deux êtres qu’il aime, Galip est en même temps en quête de sa propre identité et, bientôt, de celle d’Istanbul, présentée ici sous un aspect singulier : toujours enneigée, boueuse et ambiguë, insaisissable.
Extraits :
« Le seul moyen d’être soi-même étant d’être un autre ou de se perdre dans les histoires racontées par un autre. »
***
« Mon père nous a toujours répété que nous devions, avant tout, étudier les gestes qui nous font ce que nous sommes, m’expliqua avec fierté le fils de maître Bédii, raconte Djélâl. Après de longues heures d’un pénible labeur, son père et lui surgissaient des ténèbres du quartier de la Tour de Galata, ils allaient s’installer à une table du café des souteneurs, d’où l’on voyait le mieux la place de Taksim, ils commandaient du thé et se mettaient à observer les gestes de la foule. Dans ces années-là, son père affirmait qu’on pouvait transformer la façon de vivre d’un peuple, son histoire, sa culture, sa technologie, son art et sa littérature, mais il refusait d’admettre que l’on pût changer ses gestes. »
***
« L’illusionniste de nos jours a beau prévenir le spectateur que ce qu’il fait n’est qu’un truc, le spectateur qui suit ses gestes avec passion est heureux parce qu’il peut croire, ne serait-ce qu’un instant, assister à un sortilège et non à une supercherie. Nombreux sont les jeunes gens qui tombent amoureux sous l’effet d’une parole, ou d’une histoire entendue, d’un livre lu en commun, et s’empressent sous le coup de l’émotion d’épouser l’objet de leur flamme, et qui vivent pourtant heureux tout le restant de leurs jours, sans jamais comprendre que leur amour était basé sur une illusion. Savoir qu’au fond, l’écriture - toutes les écritures - traite uniquement d’un rêve et pas du tout de la vie ne change rien à rien. »
Commentaire :
Écrivain talentueux, récipiendaire du Prix Nobel de littérature en 2006, Orhan Pamuk est encore méconnu du grand public. Œuvre moderne qui nous rappelle à la fois le côté intimiste d’À la recherche du temps perdu et l’enchâssement de différents récits à la manière des contes des Mille et Une Nuits, il n’est pas aisé de décrire adéquatement ce récit de Pamuk où des souvenirs personnels - réalité entremêlée aux rêves - de l’auteur turc se diffuse à l’intérieur de la trame narrative du roman.
En quelques mots, le récit de la quête de Galip pour retrouver Ruya se juxtapose à celui de la genèse d’un écrivain, Galip se substituant à Djélâl en rédigeant ses chroniques quotidiennes à sa place. Tout le roman se promènera sur la frontière entre la fiction et la réalité : entre la réalité de Pamuk, l’écrivain, et son imagination et entre la « réalité » de Galip, le personnage, et ses fantasmes.
À l’instar de l’œuvre de Proust, Le livre noir ne se lit pas à temps perdu puisqu’il faut constamment réfléchir aux multiples niveaux de lecture :
- L’interprétation réaliste : Galip et Djélâl seraient-ils deux personnages distincts?
- L’interprétation surréaliste : Djélâl et Ruya seraient-ils le produit de l’imagination de Galip?
- L’interprétation hypostase : Galip ne serait-il pas le substitut de Pamuk, faisant du roman Le livre noir une œuvre d’autofiction?
Peu d’œuvres m’ont autant fasciné et captivé que ce récit de Pamuk, l’épilogue nous donne envie de relire ce roman ou bien de découvrir d’autres histoires de ce romancier turc : « je me plonge […] dans mon nouveau travail, qui consiste à récrire de vieilles histoires, très anciennes, et […] j’arrive à la fin de mon livre si noir. »
-
userxs78 liked this
-
jean-nicolaslacoste posted this
